Discours de l’Ambassadeur de France lors de la cérémonie du 11 novembre

À l’occasion de la cérémonie de commémoration de la signature de l’armistice entre les armées alliées et l’armée allemande le 11 novembre 1918, l’Ambassadeur de France Jean-François Dobelle, a prononcé le discours suivant.

Mesdames, Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames Messieurs les Attachés,
Mesdames, Messieurs les officiers

Mesdames, Messieurs,

Chers amis de la communauté française,

Chers élèves,

Nous commémorons ce matin, avec une journée d’avance, la signature à Rethondes, en forêt de Compiègne, le 11 novembre 1918, de l’armistice entre les armées alliées et l’armée allemande. Cette armistice mit fin à plus de quatre années de terribles combats qui avaient commencé les tout premiers jours d’août 1914. Le bilan de cette guerre, souvent appelée la Grande Guerre, fut effrayant puisqu’il s’éleva à environ 18 millions de morts, dont plus de 9 millions de militaires et 8 millions de civils.

Mais le 11 novembre n’est plus seulement, du moins en France, le jour de la célébration de l’armistice de Rethondes. C’est aussi le jour où nous rendons hommage à tous ceux qui sont morts pour la Patrie. Nous accomplissons donc aujourd’hui un devoir de mémoire, devoir indispensable si nous voulons éviter que les deux plus grandes tragédies qui ont ensanglanté le XXème siècle ne se reproduisent.

Revenons à présent 100 ans en arrière, en 1917. Année qualifiée, tantôt de « terrible », tantôt de « trouble ». Tous les historiens s’accordent pour penser que 1917 a marqué un tournant décisif dans la Première guerre mondiale et que sont survenus cette année-là plusieurs événements d’une portée considérable qui auront contribué à façonner tout ou partie du XXème siècle, voire le début du XXIème siècle. Ajoutons que les traces laissées dans la mémoire, comme les mutineries, ne sont pas toujours proportionnelles à leur importance dans l’histoire.

Les batailles terrestres, destinées à briser les lignes ennemies, ne furent pas décisives militairement, ni d’un point de vue stratégique, ni d’un point de vue tactique, mais elles entraînèrent des conséquences politiques et sociales considérables. Elles furent le plus souvent inutilement sanglantes, et déclenchèrent à plusieurs reprises des mutineries, non pas tant contre le fait de combattre en lui-même que contre les modalités du combat. On recensa davantage de refus de monter au front que de désertions ou de fraternisations avec l’ennemi. Parmi ces batailles, il convient de mentionner l’offensive du Général Nivelle au Chemin des Dames, et aux Monts de Champagne. Sur le Chemin des Dames, 270.000 soldats français devaient périr, dont 40.000 sous le feu des mitrailleuses, dès le lancement de l’offensive, le 16 avril. Mentionnons également la bataille de Vimy, du 9 au 12 avril, élément fondateur de l’identité nationale canadienne, et la troisième bataille d’Ypres (ou bataille de Passchendaele), qui se déroula entre juillet et novembre, et qui fut l’une des plus meurtrières de la guerre, puisqu’on dénombre 250.000 pertes chez les Britanniques, 220.000 chez les Allemands et 15.000 chez les Canadiens. Citons encore la bataille de Caporetto qui déstabilisa l’Italie sans changer pour autant l’équilibre stratégique en faveur des Austro-Allemands.

Les batailles maritimes furent moins sanglantes et plus décisives. Répondant au blocus maritime britannique, l’Allemagne décréta, en janvier 1917 , la guerre sous-marine à outrance. Rien qu’en avril, plus de 860.000 tonnes de bâtiments marchands furent envoyés par le fond. Mais le Royaume-Uni, avec l’aide des États-Unis, devait en définitive gagner cette bataille de l’Atlantique en organisant des convois pour protéger les navires civils. De fait, fin 1917, les pénuries frappaient plus durement l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie que la Royaume-Uni et la France. Cette guerre sous-marine à outrance allait provoquer l’entrée en guerre des États-Unis, le 6 avril 1917.

Le grand historien des relations internationales, Pierre Renouvin, évoquant les grèves, les mouvements sociaux et les émeutes de la faim qui parsemèrent l’année 1917, parla de « fatigue des peuples ». Il reste que, sauf en Russie, les soldats et les sociétés tinrent bon.

Si les tentatives de paix échouèrent, le gouvernement français fit adopter en juin 1917, par la Chambre des Députés, sans grand débat, le projet de « Société des Nations », proposé par Léon Bourgeois, et repris par le Président Wilson, comme l’un des buts de la victoire future.

1917 fut aussi l’année des deux révolutions russes, événement majeur, dont les conséquences devaient se faire sentir pendant plus de sept décennies. La Révolution de février mit fin au tsarisme, tandis que celle d’octobre, en donnant le pouvoir aux Bolcheviques conduits par Lénine, devait détruire la jeune République démocratique issue de la première révolution.

La naissance du communisme soviétique ouvrira l’âge des extrêmes ou ce que les historiens appelleront le « court XXème siècle » qui prendra fin en 1991 avec la chute de l’URSS, soit une période de choc des idéologies et d’extrêmes tensions, développées par les totalitarismes, qui verront leur apogée avec l’éclatement de la seconde guerre mondiale, qui devait faire plus de 60 millions de morts, puis de la guerre froide. Il est rare qu’un événement ayant une telle portée dans la durée soit survenu d’une façon aussi circonstancielle : il n’est pas certain, en effet, qu’il se serait produit sans la Grande guerre et sans la conjoncture tragique de 1917 utilisée par le volontarisme des Bolcheviques.

L’autre événement fondamental de l’année 1917 fut bien sûr l’entrée en guerre des États-Unis que j’ai déjà évoquée. Même si la mobilisation américaine prit plusieurs mois, cette décision devait changer le rapport des forces en faveur de l’Entente. Elle transforma la façon de faire et de conduire la guerre. Les puissances alliées européennes comprirent qu’elles avaient désormais la capacité de tenir longtemps, alors que le Reich, après la défection russe, massa ses troupes sur le front occidental pour préparer une grande offensive, qu’il espérait décisive, et qui sera finalement lancée, en mars 1918. Les renforts américains allaient donner à terme aux Alliés une nette supériorité en hommes et en matériel. « J’attends les chars et les Américains » devait déclarer le Général Pétain en décembre 1917. A beaucoup plus long terme, l’entrée en guerre des États-Unis allait assurer la suprématie commerciale, financière, maritime et culturelle américaine pendant au moins un siècle, alors que la prépondérance industrielle était acquise dès les années 1890.

1917 vit aussi la mondialisation du conflit s’amplifier, avec l’entrée en guerre de Panama, de Cuba, de la Grèce, du Brésil et surtout de la Chine, du côté des pays de l’Entente.

Enfin, la vieille question d’Orient allait changer de configuration avec la déclaration de Lord Balfour du 2 novembre, dans laquelle le gouvernement britannique « envisageait favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif étant clairement entendu que rien ne serait fait qui puisse porter atteinte […] aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine ». Parallèlement, la révolte arabe gagnait du terrain : Fayçal s’empara d’Aqaba en juin, tandis que, le 31 octobre, le général anglais Allenby remportait la bataille de Beer-Shev’a contre les troupes germano-ottomanes, avant de s’emparer de Jérusalem, le 9 décembre. Bref, une nouvelle histoire devait commencer à se jouer au Moyen-Orient, dont les conséquences sont encore loin d’être épuisées aujourd’hui.

Certes, tout n’était pas écrit d’avance, et il convient de se garder de toute illusion rétrospective ou téléologique. Mais il reste que 1917 aura ouvert le grand champ des possibles.

Le 11 novembre est donc la journée du souvenir, du recueillement, et de la méditation sur les tragédies de l’histoire. Cette commémoration doit nous rappeler combien la paix est une valeur inestimable mais aussi fragile car jamais définitivement acquise. La paix suppose donc une défense digne de ce nom.

La paix que connaît le continent européen depuis 1945, si l’on excepte les guerres qui ont ensanglanté l’ex-Yougoslavie pendant la dernière décennie du XXème siècle, nous la devons aussi à la construction de l’Union européenne. Même si elle doit faire face aujourd’hui à de nombreux défis, si elle est souvent critiquée, voire décriée, la poursuite et l’approfondissement de l’intégration européenne sont indispensables pour assurer sur notre continent le triomphe des valeurs de notre civilisation qui nous ont les plus chères : la liberté, la paix, la démocratie, l’État de droit et la dignité de l’être humain. Dans ce combat pour promouvoir ces valeurs, la Norvège s’est toujours retrouvée au côté de la France.

publié le 10/11/2017

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