Entretien exclusif avec Robert Badinter

En marge du 6e Congrès mondial contre la peine de mort, qui s’est tenu du 21 au 23 juin à Oslo, Robert Badinter, ancien garde des Sceaux, a accordé cet entretien exclusif à l’Ambassade de France en Norvège.

Nous nous excusons pour une qualité de son parfois défaillante, et publions l’intégralité des propos de M.Badinter pour faciliter l’écoute de son interview.

Monsieur Badinter, quelle est votre motivation principale pour participer à ce 6e Congrès mondial contre la peine de mort ?

Abolitionniste je suis, abolitionniste je serai. Abolitionniste jusqu’au bout. Donc présent à ce congrès. C’est une grande occasion.

Quel est selon vous le combat le plus important à mener aujourd’hui pour abolir la peine de mort dans le monde ?

Contre la peur. La peur irraisonnée. La peur, qui est un réflexe et qui abolit la pensée. Oui, c’est la peur. Et la peur mal fondée. C’est la peur éternelle, légitime, du criminel sanglant, et c’est la peur aujourd’hui du terrorisme. Grande criminalité plus terrorisme égalent peur. S’ajoute que nous sommes dans une société de haute communication technologique, et que la peur est encore plus diffusée par le fait qu’elle est projetée sur les écrans de télévision, ou tout simplement sur le Net. Un fait divers, c’est le soir des millions de téléspectateurs. Jamais personne ne s’identifie au criminel. Mais chacun se pense en victime. Mais ça étend considérablement le sentiment d’angoisse dans une société. Je pense qu’on est plus angoissés qu’il y a 30 ans de ça.

Quelles sont les avancées les plus positives depuis le 5e Congrès mondial contre la peine de mort qui s’est tenu à Madrid en 2013 ?

Je me rappelle du 5e congrès. J’ai le sentiment que tout semble non pas résolu, mais on est optimistes au regard de la situation. La marche vers l’abolition universelle s’est bien poursuivie. Je vois le parcours depuis de lointaines années, où j’étais ici au moment où Amnesty décidait de faire de la lutte pour l’abolition l’objectif premier. C’était il y a 40 ans. Il y avait 16 pays abolitionnistes. Aujourd’hui à l’ONU, sur 198 Etats, dont nous savons que nous en avons 100, à peu près, qui sont abolitionnistes en droit, et 50 qui ont renoncé à la peine de mort. Les 3/ 4 de l’humanité sont abolitionnistes. Ou plutôt, ce qui est différent, les 3/4 des Etats. Parce qu’en ce qui concerne l’humanité, elle est moins clairement partagée.

Malgré tout, on note en 2015 une forte augmentation du recours à la peine capitale avec 1634 exécutions dans 25 pays. Comment faire pour inverser cette évolution ?

C’est plus compliqué. Parce que vous avez plus d’exécutions, et moins de condamnations à mort. Et pendant ce temps-là, la marche des Etats vers l’abolition universelle s’est poursuivie. Mais encore une fois, soyons lucides. De très grands Etats pratiquent encore la peine de mort. La Chine, les Etats-Unis, le Japon, l’Inde, on pourrait en citer d’autres, hélas, le Pakistan et l’Indonésie. Tout ça, ce sont énormément d’habitants et de puissances fortes. C’est dire que le combat pour l’abolition universelle n’est pas fini, loin de là. Je regarde la situation des Etats-Unis, première puissance du monde, la plus vieille des démocraties occidentales, la peine de mort en 1999, du temps où M. Bush était gouverneur du Texas avant d’être élu, c’était près d’une centaine d’exécutions par an. On est tombés à environ 25. Pratiquement, la peine de mort aux Etats-Unis, qui fascine parce que ce sont les Etats-Unis, la peine de mort ça représente trois états. Le Texas, de très loin, s’il n’en reste qu’un ce serait celui-là. Donc le Texas, le Mississipi, et la Floride. Mais surtout le Texas et la Floride. Les autres c’est différent. Aux Etats-Unis, il y a eu 7 états abolitionnistes dans les 5 dernières années, et surtout la plupart des états qui ont la peine de mort n’exécutent plus. Ils sont à la recherche d’une solution idéale qu’ils ne trouvent pas. Il n’y en a qu’une : c’est l’abolition.

Quelques pays sont responsables de la majorité des exécutions en 2015. Quel est votre message à l’adresse de ces pays ?

Ecoutez, d’abord une analyse lucide, que refusent beaucoup, beaucoup, beaucoup d’Etats. Les Etats que vous mentionnez sont, par rapport à leur population et au nombre d’exécutions, indiscutablement ceux qui tiennent la médaille d’or et la médaille d’argent de l’exécution. Ce sont les plus barbares. Qui sont-ils ? Vous avez l’Iran et vous avez l’Arabie Saoudite. Par rapport à la population, les Iraniens exécutent plus que les Chinois. Et de surcroit, comme ce sont des Etats qui se veulent très, très, très religieux. Le fanatisme religieux, qu’on pouvait croire disparu. La religion oui, mais la tolérance pourra l’accompagner.

Ces Etats ont deux caractéristiques. La première, c’est surtout vrai pour l’Iran, les femmes. Ils exécutent les femmes en nombre. La deuxième, plus saisissante pour l’observateur, c’est que certains des crimes passibles de la peine de mort n’existent tout simplement pas. Ce sont des projections de la religion sur la scène de la vie quotidienne et de la société civile. Combien de fois ai-je entendu, dans les grandes assemblées des droits de l’Homme, aux Nations Unies, à Genève, demander qu’enfin on se décide et qu’on punisse le blasphème. Qu’est-ce que c’est que le blasphème ? C’est simplement l’expression d’une liberté de penser par rapport à une religion. Ca peut être la sienne d’ailleurs. Et on ne s’en prive pas dans les sociétés occidentales. La c’est tout de suite, c’est le blasphème, c’est intolérable, c’est insupportable.

Et c’est vrai que certains de ces Etats condamnent à mort pour le crime de blasphème. On condamne à mort pour s’en être pris à des figures sacrées. C’est aussi la liberté d’expression et la liberté d’opinion virgule même religieuse, disait déjà la Déclaration des droits de l’Homme. Donc vous avez un mélange très, très, très profond de croyances obstinées. Je n’y vois moi aucun inconvénient, chacun est libre de ses croyances. Obstination, qui dans ce domaine, est un trait de caractère. Mais chacun est libre de ses opinions religieuses. Mais en revanche je dois laisser les autres en avoir d’autres. Là vous avez un clivage très fort de société. Et puis vous avez dans certains Etats en Afrique, vous avez encore le crime de sorcellerie. La sorcellerie n’existe pas. Mais les sorcières sont brûlées.

Et ça a duré en France jusqu’en 1678, siècle où ont été liquidées des milliers de soi-disant sorcières. Car c’étaient surtout des femmes. On les liquidait ailleurs aussi, jusqu’au jour où on s’est aperçu que la sorcellerie était une invention des hommes. Ca n’existe pas. Bon je continue, en vous disant le sacrilège, la sorcellerie, ça n’existe pas. Mais c’est puni de mort. Et pas simplement dans le code. C’est dire qu’il y a là des problèmes très profonds d’hétérogénéité culturelle. Et quand je regarde ces Etats, où le fanatisme dépasse la foi. Le fanatisme c’est l’excès et aussi la volonté d’imposer aux autres ce que l’on croit. Vous êtes libre, encore une fois, de croire, quelle que soit la religion et quelle que soit la croyance. Mais vous devez vous arrêtez à la liberté des autres de croire autrement. C’est ce que nous n’avons pas dans le monde, partout.

Le résultat c’est aussi le terrorisme. Le terrorisme c’est quand même aujourd’hui l’expression du fanatisme, le fanatisme le plus violent, le plus égaré. C’est dire que nous aurons beaucoup de mal. Beaucoup de mal. Il y a de fortes citadelles. Les droits de l’Homme, disais-je l’autre jour à un ami musulman, les droits de l’Homme, oui, oui, c’est un bienfait de Dieu. Bienfait de Dieu, pourquoi pas. C’est un bienfait de Dieu, qu’Allah nous a offert. Mais il n’y a personne pour réinterpréter le dogme. Et il est difficile de demander à Dieu de se manifester.

Alors on assiste à des sociétés qui se déclarent et se veulent gouvernées par des révélations, des déclarations, qui remontent aux siècles antérieurs et qui ne sont pas modifiables. Là on rentre dans un autre domaine, parce qu’on n’a pas de consignes qui puissent modifier la doctrine en l’interprétant. Pas de pape qui puisse unifier les croyances. Et dans le domaine de la peine de mort, les deux producteurs que j’ai nommés, l’un, l’Iran chiite, l’autre, l’Arabie Saoudite sunnite. Ce sera très difficile, et le mouvement d’abolition ne s’accomplira que par le rôle déterminant que joueront nos amis Arabes. C’est d’eux que viendra l’abolition, pas de l’Occident, d’eux. C’est eux qui sentiront que la vie est plus forte que la mort, le droit au respect de la vie, que d’ailleurs des théologiens musulmans m’ont dit être dans la doctrine, mais qui n’est pas la doctrine de tous. En tout cas pas la doctrine des officiels de ces pays. Le problème des amis musulmans eux-mêmes, et le climat de violence dans lequel nous sommes, l’avenir immédiat, en tout cas à court terme, me paraît sombre.

Monsieur Badinter, merci beaucoup d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.

Propos recueillis par Tove Rømo Grande et Cécile Aubert

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Discours de Robert Badinter à l’ouverture du 6ème Congrès mondial contre la peine de mort (21 juin 2016 - Oslo) (PDF - 689.3 ko)

publié le 22/08/2016

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