Exposition croisée Munch et Gauguin au Musée Munch d’Oslo [no]

L’Ambassadeur Jean-François Dobelle a visité au Musée Munch l’exposition Paul Gauguin - Edvard Munch, "With eyes closed"

Entretien avec Jean-François Dobelle, Ambassadeur de France en Norvège

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Je tiens tout d’abord à remercier le Musée Munch d’Oslo pour cette très belle exposition « Med lukkede øyne / With eyes closed », qui met à nouveau un artiste français à l’honneur, après les superbes rétrospectives Munch-Van Gogh et Munch-Madame Bovary il y a quelques années ou quelques mois. J’espère que d’autres projets de ce type verront le jour à l’avenir, notamment à l’occasion de l’ouverture du nouveau Musée Munch en 2020. Ces expositions illustrent l’excellente coopération artistique et culturelle entre nos deux pays.

Deux destins parallèles

De manière remarquable, l’exposition met en lumière les nombreux points communs, à la fois biographiques et artistiques entre Edvard Munch et Paul Gauguin. Bien que particulièrement productifs entre 1885 et 1904, période durant laquelle ils ont peint la plupart de leurs chefs d’œuvre, la carrière de Munch a été beaucoup plus longue que celle de Gauguin. En effet, le peintre norvégien a commencé à peindre dès ses 20 ans, tandis que le peintre français ne s’est lancé dans la peinture qu’à l’âge de 34 ans, après avoir abandonné son travail de courtier en bourse. Par ailleurs, l’œuvre de Munch est inspirée de celle de Gauguin, son aîné, alors que la réciproque n’est pas vraie. Les deux hommes ne se sont toutefois jamais rencontrés, même s’ils ont fréquenté les mêmes milieux, notamment à Paris où Munch a séjourné à plusieurs reprises. Leurs chemins ne se sont pas croisés à Copenhague non plus, où Gauguin a vécu en 1883 avec sa femme danoise et leurs cinq enfants, et où Munch s’est remis d’une dépression douloureuse et de troubles physiques et psychiques sévères dans une clinique privée en 1908.

Pour les deux hommes, la peinture comptait plus que tout. Cet attachement à la liberté s’illustre par leurs choix de vie radicaux. Paul Gauguin avait délibérément abandonné sa famille et la civilisation occidentale pour assouvir sa soif d’exotisme (voyages en Martinique et au Panama en 1887, puis en Polynésie française à partir de 1893), et a fini sa vie dans la misère, le dénuement et la maladie. Quant à Munch, il ne s’est jamais marié et a fréquenté les milieux anarchistes dans sa jeunesse, malgré son éducation traditionnelle et religieuse. Il a toutefois connu le succès de son vivant, dès 1890, ce qui lui a permis de conserver le mode de vie bourgeois de son enfance.

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J’observe également des traits de personnalité similaires entre les deux artistes. De nature tourmentée, en proie à des accès de violence, Gauguin fit notamment une tentative de suicide et se disputa violemment avec son ami Vincent van Gogh à Arles en 1888. De son côté, Munch entretenait des relations tumultueuses avec ses maîtresses, en particulier Tulla Larsen, qui l’avait blessé par arme à feu à la main lors d’une dispute.

L’inquiétude métaphysique est un fil directeur de leurs œuvres respectives. Pour illustrer mon propos, je citerais notamment le tableau « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » de Gauguin, et le cycle « La frise de la vie » de Munch. A bien des égards, l’œuvre d’Edvard Munch marque l’avènement de la psychiatrie dans la peinture.

On notera enfin que si Munch a beaucoup voyagé dans sa jeunesse (il a fait notamment trois séjours à Paris), il n’a jamais quitté l’Europe. Gauguin, en revanche, a parcouru le monde très jeune, d’abord au Pérou dans son enfance, puis dans le monde entier, à bord de navires de la marine marchande, dans sa jeunesse.

Des précurseurs de l’art moderne

L’œuvre des deux peintres est tout d’abord marquée par la rupture avec l’impressionnisme et par l’empreinte du symbolisme. En effet, on trouve souvent dans les nombreux paysages norvégiens de Munch des êtres humains, et dans les paysages exotiques de Gauguin des animaux, qui revêtent une valeur symbolique. Ils étaient tous les deux de grands coloristes, mais Munch affectionnait particulièrement les couleurs froides (bleu, vert), alors que Gauguin préférait les tons plus chauds (jaune, rouge). De fait, les tableaux de Munch reflètent une vision plus sombre et plus tragique de l’existence que ceux de Gauguin. Par ailleurs, si Munch a été considéré à juste titre comme l’un des pères de l’expressionisme allemand, Gauguin passe pour un père du primitivisme. En effet, ses séjours en Bretagne, puis en Polynésie, marquent une fascination pour l’art « brut », primitif.

Leurs tableaux se déclinent autour de quelques thèmes forts : l’image de la femme et de la mère, les âges de la vie, le mysticisme et la représentation de la mer. Plusieurs tableaux exposés côte à côte dans l’exposition, « Adam et Eve » de Munch, et « La fuite » de Gauguin, ou encore « La puberté » de Munch et « La jeune fille à l’éventail » de Gauguin, illustrent parfaitement l’existence de sources d’inspirations commune aux deux artistes. On peut également prendre l’exemple des portraits du poète symboliste Stéphane Mallarmé, gravés par les deux artistes.

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"Adam et Eve" de Munch (à gauche) et "La fuite" de Gauguin (à droite)

Ils étaient des génies solitaires, dont l’œuvre illustre parfaitement la réflexion d’Emile Zola sur l’art, qu’il qualifie de « morceau de création vu par un tempérament ». Pour tous les deux, il ne s’agissait pas, en peignant ou en gravant, d’imiter, mais bien de créer. Munch et Gauguin se situent au cœur du tournant artistique entre l’impressionnisme et l’art moderne, dont ils sont, avec Cézanne et le dernier Monet, les principaux pères fondateurs. L’exposition « Med lukkede øyne / With eyes closed » illustre remarquablement cette évolution majeure de l’histoire de l’art.

L’exposition Munch-Gauguin « Med lukkede øyne / With eyes closed » est à voir au Musée Munch d’Oslo jusqu’au 22 avril 2018. Plus d’informations sur le site du Musée Munch.

publié le 28/03/2018

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