Remise des insignes de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres à Miloud Guiderk

Miloud Guiderk, créateur et directeur de la salle Cosmopolite à Oslo, a reçu le 26 février les insignes de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres. Cette décoration récompense son attachement de longue date pour la promotion de la francophonie et des musiques du monde en Norvège.

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M. Miloud Guiderk (à gauche), chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres, et M. Jean-François Dobelle, Ambassadeur de France en Norvège, le 26 février 2019 à la Résidence de France.

A l’occasion de la remise des insignes de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres à Miloud Guiderk à la Résidence de France le 26 février 2019, M. l’Ambassadeur Jean-François Dobelle a prononcé le discours suivant :

Cher Miloud Guiderk,

Vous êtes né à Casablanca le 18/05/1947. Vous avez d’abord joué dans un théâtre de pantomime avant de fréquenter le conservatoire de musique de Casablanca. Vous avez aussi tenu une auberge internationale de jeunesse dans la vieille médina de cette ville et c’est d’ailleurs là que vous avez rencontré la mère de votre fils, de nationalité norvégienne.

Vous êtes arrivé à Oslo en 1970 et vous n’en êtes jamais reparti. Trois grandes étapes jalonnent votre carrière artistique :

Tout d’abord l’hôpital pour handicapés mentaux de Gastad, puis un hôpital psychiatrique pour enfants handicapés mentaux l’Emma Hjorths hjem où vous avez créé un club de jazz appelé Emma Jazz. Vous utilisiez alors la cantine ainsi que le gymnase de l’hôpital comme salles de concert. Vous avez réussi dès cette époque un exploit remarquable, puisque vous avez fait jouer Chet Baker dans la cantine d’un établissement pour résidents en psychiatrie. L’Emma Jazz, fondé en 1973, présentait les meilleurs artistes mondiaux de jazz et fut sans doute le club de jazz le plus original de cette époque. En 1977-78, vous organisez une tournée mémorable de 20 jours, de Halden à Vadsø, d’un groupe de musiciens gitans français dirigé par Raphaël Faÿs.

Ensuite, 1980 marque un premier tournant dans votre carrière puisque vous créez Musikkflekken à Sandvika, sur la commune de Bærum où vous allez organiser de très nombreux concerts. C’est à cette époque, plus précisément entre 1977 et 1982, que pendant 6 ans d’affilée vous entraînerez une centaine de Norvégiens à la grande parade de jazz à Nice. Nice est d’ailleurs une ville que vous affectionnez particulièrement car elle évoque par son climat, son ambiance et sa lumière, le Casablanca de votre jeunesse. Dès 1983, vous obtiendrez le Prix Kulturtrollet pour votre contribution sur la scène musicale de Bærum. C’est également dans cette banlieue tranquille d’Oslo que vous deviez programmer de grandes légendes du jazz comme Dexter Gordon, Stan Getz et Astor Piazzolla.

Enfin, 1992 marque un nouveau tournant décisif dans votre carrière puisque c’est l’année où vous lancez l’aventure de Cosmopolite, qui sera la première scène musicale en Norvège à présenter de la musique en provenance du monde entier. Très vite, cette oasis multiculturelle devait acquérir une réputation exceptionnelle. C’est au Cosmopolite qu’est né l’Oslo World Festival qu’on appelait à l’époque « Verden i Norden ». Vous coopérez étroitement avec Rikskonsertene (Concerts in Norway) et inspirez leur programmation. Vous faites venir des vedettes du monde entier qui se sont illustrées aussi bien dans le jazz que le blues, le soul et le rock, notamment lors du festival annuel Django Reinhardt en janvier, qui vient de fêter son 25e anniversaire. Vous avez fait venir de très grands artistes, français et francophones, notamment dans le cadre du festival annuel de la Francophonie et du partenariat que vous avez instauré depuis de nombreuses années avec l’Institut français de Norvège. Je mentionnerai ici quelques-uns d’entre eux : l’Orchestre de Contrebasses (1993) ; Stéphane Grapelli (1994) ; Sanseverino (2006) ; Manu Katché (2007) ; Jane Birkin (2008) ; Papa Wemba (2009) ; Cheb Khaled (2012) ; Ibrahim Maalouf (2012) ; Philip Catherine (2015) ; l’Orchestre national de Barbès (2016) ; Salif Keita, Amadou et Mariam, Oum, toujours en 2016 ; Emel Mathlouthi (2017).

Au sujet de Stéphane Grapelli, vous m’avez raconté une anecdote étonnante : lorsqu’il est venu à Oslo en 1994, il a souhaité revoir la salle de Gamle Logen où il s’était produit avec Django Reinhardt en 1934. Grand moment d’émotion où Stéphane Grapelli semblait dialoguer avec les murs de la salle qui enchâssaient ses souvenirs.

Cosmopolite, qui existe maintenant depuis 27 ans, a connu une histoire mouvementée puisqu’il avait déjà déménagé une fois (d’Industrigata à Møllergata) avant de rouvrir ses portes, en octobre 2008, au Palais de la Culture Soria Moria à Torshov, au nord d’Oslo.
Le Cosmopolite permet à de très nombreux musiciens talentueux de pouvoir se produire, il est un lieu d’intégration, un café des musiques du monde où les Norvégiens et les immigrants peuvent se rencontrer, à la fois sur scène et hors de la scène. Vous y avez programmé de nombreux artistes, français et francophones, qui venaient pour la première fois en Norvège. Citons ici le nom prestigieux de Marcel Azzola. Vous m’avez également appris que Jens Stoltenberg, ancien Premier Ministre de Norvège et actuel Secrétaire général de l’Otan, y avait fêté son 40e anniversaire. Cosmopolite est aujourd’hui probablement la scène la plus importante des pays nordiques pour le jazz et les musiques du monde.

Vous avez reçu de très nombreux prix : le Prix Ella du festival de jazz d’Oslo en 2001 ; le prix de la culture Eckbos legaters en 2003 ; le prix honorifique du Conseil des Arts norvégien (kulturrådet) en 2017. Le 3 décembre 2008, vous avez été nommé chevalier dans l’Ordre norvégien royal de Saint Olaf par le Roi de Norvège pour tout ce que vous avez entrepris afin de faire connaître les musiques du monde entier, et de promouvoir le dialogue entre les cultures.

Vous avez toujours été un homme de cœur, d’une grande curiosité d’esprit, ce qui explique votre ouverture sur le monde. Peut-être faut-il remonter, pour comprendre votre parcours exceptionnel, à votre enfance à Casablanca, quand, vers l’âge de 10 ans, vous parcouriez plusieurs kilomètres chaque jour entre l’école et votre maison, et que vous écoutiez dans la rue des musiques arabes, françaises, berbères, juives, espagnoles, en même temps que vous humiez les senteurs entremêlées des cuisines de ces cinq milieux. A l’heure où hélas beaucoup d’Etats comme de peuples sont tentés par le repli sur soi et l’exaltation de l’identité, vous prouvez chaque jour les bienfaits, les richesses et les joies que procure l’échange entre les cultures.

Vous êtes bien évidemment un ami de la France et m’avez confié que vous adoriez vous promener à Paris au mois de novembre (ce qui n’est pas très fréquent) peut-être parce que l’éclat de la musique y contrastait davantage avec l’obscurité de la rue. Mais vous avez aussi aujourd’hui, de par votre compagne, des attaches en Pologne et venez de découvrir les grandes villes de ce pays. Vous avez un fils, qui vient de se remettre d’un très grave accident, et une fille, qui vivent tous deux en Norvège. Vous êtes polyglotte puisque vous parlez aussi bien l’arabe que le norvégien, le français et l’anglais. En 2017, un très beau livre intitulé « Expériences sans limites » (Grenseløse opplevelser) de Anne Ellingsen, publié à l’occasion du 25e anniversaire du Cosmopolite, retrace, avec des images et des textes, les événements les plus marquants de votre voyage exceptionnel dans le monde des arts et de la musique. Un voyage qui, je l’espère, se poursuivra encore pendant de longues années puisque, comme vous le dites souvent, vous entendez bien travailler jusqu’à votre dernier souffle.

Miloud Guiderk, au nom du Ministre de la Culture, je vous remets les insignes de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres.

publié le 22/03/2019

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