Solveig Krey, première femme au monde à commander un sous-marin [no]

Lorsque Solveig Krey s’est engagée dans la marine norvégienne, les femmes n’étaient pas autorisées à occuper des postes de combat dans l’armée. Une trentaine d’années plus tard, cette sous-marinière aux multiples décorations s’est vue décerner la médaille d’argent de la Défense nationale française.

Il y a environ un mois, la commodore Solveig Krey a reçu la médaille d’argent de la Défense nationale de la marine française, avec agrafe "Marine Nationale". La cérémonie s’est tenue à la Résidence de France à Oslo, le 14 juillet. Cette décoration, surnommée « Def’Nat » dans les milieux militaires, est réservée aux militaires étrangers pour leurs services pour la France et la défense française.

Mme Krey a joué un rôle central dans le renforcement de la coopération maritime entre la France et la Norvège. Quand elle était capitaine de frégate, elle a servi pendant trois ans dans la marine française comme officier d’échange postée dans le port de Toulon. Elle a notamment passé quatre mois à bord du porte-avion « Charles de Gaulle », lors de son déploiement dans l’Océan Indien pour l’opération « Agapanthe 10 ».

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Nous avons rencontré Solveig Krey à Østbanehallen, dans le centre d’Oslo. Vêtue en civil, elle ne laisse rien transparaitre sur son rôle dans l’armée norvégienne et ses nombreuses décorations. Elle semble réservée. Nous devons insister pour qu’elle évoque ses nombreux mérites : première femme du monde à diriger un sous-marin, responsable des armes sous-marines norvégiennes, nommée commodore en Conseil des ministres, diplômée de l’Académie militaire norvégienne et du Royal College of Defense Studies de Londres, et titulaire d’un MBA de l’Université de Grenoble.

Vingt mille lieues sous les mers

Née à Harstad, elle a grandi dans les îles Vesterålen, un environnement qui l’a peut-être poussée à intégrer la marine. A l’âge de 19 ans, au terme d’une formation technique à l’Ecole de la marine (Sjømilitaere korps) à Halden, elle obtient son premier poste.

— Quand j’ai commencé dans la marine, les femmes ne pouvaient pas monter à bord des navires « opérationnels ». La filière de formation opérationnelle de la marine était elle aussi réservée aux hommes, explique-t-elle.

La marine n’a ouvert ces postes aux femmes qu’en 1986. Solveig Krey a intégré l’Academie marine, avant de travailler à bord d’un sous-marin.

Pourquoi les sous-marins ?

— J’hésitais entre les sous-marins et les navires d’attaque rapide. Mon choix s’est porté finalement sur les submersibles car l’armée était en train d’acquérir de nouveaux modèles à l’époque, et j’ai eu envie d’en savoir plus.

En 1995, elle prend le commandement de « KNM Kobben », une première mondiale pour une femme, avant de prendre le commandement du « KNM Uredd », de classe Ula. Au total, elle cumule 9 années passées à bord de sous-marins.

Au départ, elle a participé aux essais des appareils de classe Ula nouvellement acquis. De longues périodes étaient alors passées en immersion pour diférentes missions, notamment des exercices avec d’autres sous-marins, des bâtiments de surface et des avions de surveillance maritime. Les sous-marins de classe Ula naviguent avec une vingtaine de membres d’équipage, dont des conscrits. Ils peuvent descendre jusqu’à 250 mètres de profondeur et ont une autonomie en plongée de 40 jours.

Parapluies et bottes en caoutchouc

De nombreuses superstitions rythment la vie à bord des sous-marins. Parapluies et bottes en caoutchouc, symboles de l’eau, ne doivent jamais franchir le sas d’un sous-marin.

— Des visiteurs qui refuseraient de s’en débarasser ne peuvent tout simplement pas monter à bord, confirme Mme Krey. Certains disaient aussi que les femmes portent malheur, mais heureusement ce genre de discours a disparu.

Liens avec la France

Après une première expérience à bord des sous-marins, Solveig Krey a pris une année sabatique pour apprendre le français, un de ses rêves de longue date. Elle s’installe tout d’abord à Besançon pour quatre mois, avant de partir pour un semestre à Grenoble, où elle rencontre son compagnon. Elle reviendra par la suite dans l’Isère pour y passer un MBA.

Avec son compagnon, elle voyage désormais beaucoup entre leur logement en Norvège et leur maison en France.

— Au début, il y avait toujours une petite période d’adaptation et un léger choc culturel, à la fois quand nous arrivions en France et quand nous rentrions en Norvège. Mon compagnon trouvait d’ailleurs que je devenais un peu plus rustre quand je restais trop longtemps en Norvège. Tout d’un coup, plus personne ne nous saluait dans la rue, reconnait-elle en souriant. C’est assez amusant de prendre conscience de sa culture, et de devoir adapter son comportement.

Quelles sont les principales différences que vous observez entre les cultures française et norvégienne ?

— Pour comprendre la France, il faut comprendre sa culture, sa gastronomie, ses spécificités régionales. Apprendre le français, c’est aussi découvrir l’histoire, la littérature, la musique, le cinéma, l’art et l’étymologie. Les Français sont très fiers de leur héritage culturel, et sont très attachés aux nuances et aux subtilités.

Solveig Krey apprécie la grande richesse des paysages français : mer, montagne, temps ensoleillé dans le sud, météo plus tempérée dans le nord. Les paysages de la Norvège sont aussi très variés, mais le climat est très différent car l’hiver et le printemps sont très longs, tandis que l’été est très court.

De Kaboul à la Côte d’Azur

Après une mission de six mois en Afghanistan, Solveig Krey devient officier d’échange auprès de la marine française. Elle restera à Toulon pendant trois ans.

— Passer de Kaboul à la Côte d’Azur a été un véritable choc, reconnait-elle.

Pour elle, la culture militaire reflète en grande partie l’organisation des sociétés. Elle observe d’ailleurs que les structures hiérarchiques parfois rigides de la société française se retrouvent dans son armée, où les « officiers supérieurs inspirent le respect ». Chacun leur tour, les soldats la saluaient d’un « respect commandant », son grade quand elle était capitaine de frégate, se souvient-elle.

— Lors de nos réunions tous les matins, je proposais parfois de servir le café, mais je n’avais pas le droit de le faire. Cette tâche était réservée aux personnes les moins gradées.

A Toulon, Mme Krey a travaillé aux côtés de deux autres commandantes de navires. Elle a cotoyé plus de femmes dans la marine française que dans l’armée norvégienne, mais « une hirondelle ne fait pas le printemps », nous explique-t-elle en français.

Diriez-vous que l’armée norvégienne n’est pas autant en avance en matière de parité ?

— Le recrutement n’est pas un problème pour nous, c’est inciter ces femmes à poursuivre leur carrière dans la défense qui est plus difficile. En réalité, les représentations traditionnelles des rôles sont encore bien ancrées dans l’armée norvégienne, y compris chez les hommes. Il y a moins de femmes, donc leur départ est plus visible.

Coopération

La réflexion à long terme est un point fort de l’armée française, se souvient Mme Krey. Comme on l’apprend en cours de français, la France est une grande puissance, qui est présente partout dans le monde, et a de nombreux intérêts sur tous les continents, poursuit-elle.

— Mais les deux pays ont beaucoup à apprendre l’un de l’autre, estime la commandante, qui cite les nombreux atouts de l’armée norvégienne : expertise des opérations dans un climat inhospitalier, renommée internationale, maîtrise de la langue anglaise.

En 2013, Solveig Krey a lancé une initiative sur le dialogue entre les flottes sous-marines norvégienne et française.

— Travailler ensemble c’est d’autant plus important pour les petits Etats comme la Norvège.

Elle dit d’ailleurs suivre avec attention l’intérêt croissant de la France pour le Svalbard et l’Arctique.

Aujourd’hui, Mme Krey est en poste à la section opérationnelle de l’armée, sous le commandement du chef d’Etat-major des armées. C’est là que s’élaborent les opérations de la Norvège à l’étranger, une fois qu’elles sont décidées par le pouvoir politique. Elle travaille principalement sur les questions de sécurité, et a souvent l’occasion de s’entretenir en français avec ses interlocuteurs étrangers, notamment de l’OTAN.

Serez-vous la prochaine chef d’Etat-major de la marine norvégienne ?

— C’est un poste qui m’intéresserait beaucoup, confirme Solveig Krey.

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publié le 26/08/2020

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